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Poser un lapin : d'où vient vraiment cette expression bizarre ?
Un lapin qui n'a jamais existé, une expression qui vient tout droit de l'argot du XIXe siècle.
On la dit sans y penser à chaque rendez-vous manqué, mais personne ne s'est jamais vraiment demandé pourquoi un lapin. La réponse vient de l'argot parisien du XIXe siècle, et elle n'a rien d'évident.
L'origine réelle
L'expression sort de l'argot des années 1870-1880, bien avant de désigner un simple rendez-vous manqué entre amis. À l'origine, « poser un lapin » signifiait ne pas payer une femme pour ses faveurs — un sens nettement plus cru que celui qu'on lui connaît aujourd'hui. Le dictionnaire de la langue verte d'Alfred Delvau, en 1883, donne déjà le sens de « faire attendre » quelqu'un.
C'est seulement à la toute fin du XIXe siècle que l'expression glisse vers son sens actuel, reprise par les étudiants pour parler d'un rendez-vous — souvent galant — auquel on ne s'est pas présenté. Le lapin, lui, n'a jamais eu de rôle logique dans l'histoire : c'est le mot qui a changé de sens, pas l'animal qui symbolise quoi que ce soit de précis.
Une piste sérieuse mais non tranchée : le lapin des jeux de foire
Une explication revient souvent chez les lexicographes de l'époque : Lorédan Larchey, dans son supplément au dictionnaire d'argot de 1889, rattache l'expression au lapin posé en lot sur les tourniquets des jeux de foire — un lapin qu'on voit, qu'on croit pouvoir gagner facilement, et qu'on ne remporte en réalité presque jamais. « Poser un lapin », ce serait alors faire miroiter quelque chose qui n'arrivera pas.
Cette piste est plausible et largement reprise, mais elle reste une hypothèse parmi d'autres, pas une certitude absolue : les dictionnaires d'argot du XIXe siècle documentent l'usage du mot avec précision, beaucoup plus rarement le raisonnement exact qui a mené à l'image.
Ce qu'il faut arrêter de raconter comme un fait
On croise parfois des explications présentées avec beaucoup d'assurance — un « lapin » qui aurait désigné au XVIIIe siècle un voyageur clandestin resquillant dans les diligences, sans payer sa place, d'où l'idée de ne rien donner en retour. L'image est séduisante, mais aucune source lexicographique sérieuse ne relie clairement ce sens-là à l'expression actuelle de façon prouvée : c'est une reconstruction a posteriori plus qu'une filiation démontrée.
La prudence est donc de mise : les spécialistes s'accordent sur la datation (fin XIXe) et sur le glissement de sens, beaucoup moins sur l'image fondatrice exacte. Si quelqu'un vous donne l'origine de « poser un lapin » avec une certitude totale, méfiez-vous — même le Wiktionnaire et Expressio la présentent comme discutée.
Et aujourd'hui ?
L'expression a totalement perdu sa connotation argotique et sexuelle d'origine : on « pose un lapin » à un rendez-vous professionnel, une date Tinder ou un déjeuner entre amis, sans que personne n'y voie plus la moindre ambiguïté. C'est devenu l'une des expressions les plus neutres et les plus utilisées du français courant pour dire, simplement, qu'on n'est pas venu sans prévenir.