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Avoir le cafard : de l'insecte à la mélancolie, en passant par Baudelaire
Avant de désigner la déprime, « cafard » a longtemps voulu dire tout autre chose.
Difficile de faire un lien logique entre l'insecte qui traîne dans les cuisines et l'idée de déprime. Et pourtant, le chemin entre les deux passe par la religion, l'hypocrisie et un poète du XIXe siècle.
L'origine réelle
Le mot « cafard » vient de l'arabe kafir, qui signifie « mécréant », « infidèle ». Emprunté au XVIe siècle, il a d'abord désigné en français un faux dévot, quelqu'un qui affiche une piété qu'il n'a pas — un hypocrite religieux, pas un insecte et encore moins un état d'âme. Ce sens moral et religieux du mot a longtemps précédé tous les autres.
L'insecte, lui, n'a hérité du nom « cafard » que plus tard, sans doute par analogie avec sa couleur sombre et sa réputation répugnante — l'image du faux dévot « noir » de duplicité collant bien à la bestiole. Le sens de tristesse ou de mélancolie, celui qu'on utilise aujourd'hui, est le dernier arrivé des trois.
Le rôle de Baudelaire
C'est dans « Les Fleurs du Mal », publié en 1857, que le sens de mélancolie profonde apparaît clairement associé au mot cafard, dans un registre très proche du « spleen » — cette tristesse vague et enveloppante que Baudelaire a largement contribué à installer dans le vocabulaire littéraire français. Le poète n'a peut-être pas inventé l'usage à partir de rien, mais il l'a indéniablement popularisé et fixé dans la langue littéraire, avant qu'il ne passe dans le langage courant.
Cette bascule vers le sens de « déprime » reste toutefois un sujet où les lexicographes avancent avec prudence : on sait que le sens existe et se répand au XIXe siècle, on ne peut pas toujours retracer avec certitude absolue qui, le premier, a fait le lien précis entre l'insecte et le sentiment.
Une autre piste, moins connue
Le linguiste Maurice Rat propose une origine alternative, plaçant l'expression dans les troupes coloniales françaises en Afrique, entre 1875 et 1900, notamment dans la Légion étrangère — un cafard qui viendrait de l'ennui et de l'isolement des soldats. Cette piste militaire est régulièrement citée, mais elle coexiste avec l'explication littéraire plutôt qu'elle ne la remplace : les deux hypothèses ne s'excluent pas forcément, elles peuvent avoir contribué en parallèle à la diffusion du sens actuel.
Et aujourd'hui ?
« Avoir le cafard » a définitivement perdu tout lien avec la religion ou l'hypocrisie : l'expression désigne un coup de mou, une déprime passagère, souvent sans cause précise. C'est l'un des rares cas où un mot a traversé trois sens complètement différents — le mécréant, l'insecte, puis le vague à l'âme — sans jamais perdre sa popularité en chemin.