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L'argot strasbourgeois : le parler alsacien de la capitale européenne
Du surnom Meiselocker au Christkindelsmärik, le vocabulaire qui appartient à Strasbourg et à elle seule.
Strasbourg partage avec le reste de l'Alsace un dialecte alémanique riche, déjà présenté dans notre guide sur l'argot du Grand Est. Mais la capitale européenne a aussi ses propres mots, ses propres surnoms et ses propres façons de parler, forgés par son histoire de ville-frontière, de capitale universitaire et de capitale de Noël. Ce guide se concentre uniquement sur ce qui est propre à Strasbourg elle-même : la façon dont les Strasbourgeois nomment leur ville et se nomment eux-mêmes, les interjections qui claquent dans la rue, une tournure de phrase qui déroute les visiteurs, et le vocabulaire très spécifique de son marché de Noël. Pas de redite du dialecte alsacien général : ici, tout est propre à la ville.
Comment Strasbourg se nomme et se surnomme
En alsacien, Strasbourg devient Strossburi dans le Bas-Rhin ou Strossburig dans le Haut-Rhin, deux variantes de prononciation qui trahissent de subtiles différences territoriales à l'intérieur même de la région. Le nom reste bien vivant dans les échanges informels entre locuteurs du dialecte, au point qu'en 2017 la ville a dévoilé au pont de l'Europe un premier panneau d'entrée trilingue affichant côte à côte « Strasbourg », « Strassburg » et « Strossburi ».
Les Strasbourgeois eux-mêmes portent un surnom : on les appelle traditionnellement les Meiselocker, littéralement les « charmeurs de mésanges ». Deux légendes se disputent l'origine de ce sobriquet. La première raconte qu'au printemps, les jeunes Strasbourgeois tendaient des pièges aux mésanges pour les mettre en cage et les revendre au marché de la ville. La seconde renvoie à 1552, quand les artilleurs de la ville auraient repoussé les troupes du roi de France Henri II à l'aide d'un canon surnommé « Meis » (mésange en alsacien) à cause de son sifflement caractéristique — un surnom d'abord donné aux canons, puis aux artilleurs, puis à l'ensemble des habitants. Une fontaine représentant un jeune garçon charmant les mésanges, place Saint-Étienne, perpétue aujourd'hui ce surnom.
Un quartier porte à lui seul une bonne part de l'identité strasbourgeoise contemporaine : la Krutenau. Cet ancien territoire de bateliers et de pêcheurs, au sud-est de la Grande Île, est devenu depuis la fin des années 1980 le cœur de la vie étudiante et nocturne de la ville, avec ses ruelles animées et ses terrasses toujours pleines — un « village dans la ville », comme le décrivent souvent ceux qui y ont vécu leurs années d'études.
Les petits mots qui jaillissent dans la rue
Oyé est sans doute l'interjection la plus reconnaissable de Strasbourg et de sa région : elle exprime aussi bien la surprise que l'agacement ou l'admiration, un peu comme certains utilisent « putain » ailleurs en France pour ponctuer une phrase. On l'entend aussi bien dans « Oyé, ça va pas la tête ? » que dans « Oyééééé, comment vas-tu ? ».
Yeuh (parfois étiré en « yeuuuh ») fonctionne différemment : c'est l'interjection de l'attendrissement, celle qu'on lâche spontanément devant un bébé ou un animal trop mignon, là où ailleurs en France on dirait plutôt « oooh ».
Pour parler d'un enfant ou d'un gamin espiègle, les Strasbourgeois emploient volontiers kneckes, un mot alsacien qui fonctionne aussi bien comme un simple équivalent de « gamin » que comme celui de « garnement » — on entend souvent « sacré kneckes ! » pour désigner affectueusement un enfant turbulent. Et parmi les jeunes, tchava (ou tchova) sert d'interpellation amicale entre potes, un peu comme « mon frère » ou « mon pote » : le mot vient de l'argot manouche et a fini par s'ancrer dans le langage de rue strasbourgeois.
Une tournure de phrase qui peut surprendre
Un visiteur qui entend un Strasbourgeois dire « j'ose pas » ou « on n'ose pas faire ça » pourrait croire qu'il est question de courage. En réalité, l'expression signifie « je n'ai pas le droit » ou « on n'a pas le droit » : un enfant qui dit « j'ose pas sortir » n'a pas peur de sortir, il n'en a tout simplement pas la permission. Cette tournure, calquée sur l'usage alsacien du verbe, trahit immédiatement quelqu'un qui a grandi dans la région, même quand il parle un français par ailleurs impeccable.
Le marché de Noël, une identité à part entière
À Strasbourg, on ne dit jamais simplement « marché de Noël » : le marché historique de la place Broglie porte un nom propre, le Christkindelsmärik, littéralement le « marché de l'Enfant Jésus ». Le nom remonte au XVIe siècle, quand un prédicateur du nom de Johann Flinner fit interdire l'ancien Klausenmärik (le marché de saint Nicolas), aussitôt remplacé par ce nouveau marché dédié à l'Enfant Jésus, tenu trois jours avant Noël. Considéré comme le plus ancien marché de Noël de France, le mot Christkindelsmärik désigne aujourd'hui bien plus qu'un simple marché : c'est un marqueur identitaire fort de la ville, qui se revendique elle-même « capitale de Noël ».
Sur ce marché, à côté des bredele déjà connus dans toute la région, on trouve aussi les mennele, de petites brioches en forme de bonhomme, une spécialité que l'on associe presque exclusivement au Christkindelsmärik strasbourgeois plutôt qu'au reste de l'Alsace.