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L'argot parisien : le vrai langage des quartiers de la capitale
Du « keuf » à « laisse béton » en passant par le 9-3, comment le verlan né dans les quartiers a façonné le langage de la capitale.
Paris a déjà son guide régional, avec Paname, le titi parisien, metro-boulot-dodo ou la petite couronne : des mots souvent nés au XIXe ou au XXe siècle, transmis par les Halles ou les faubourgs populaires. Ce guide-ci s'intéresse à autre chose : à l'argot né plus récemment dans les quartiers et la banlieue parisienne elle-même, en particulier le verlan, qui est une invention francilienne avant d'être devenue nationale. On y trouve aussi bien des mots popularisés par la chanson et le cinéma que des surnoms de lieux ou de départements qui n'ont de sens que pour quelqu'un qui connaît la géographie réelle de la capitale et de sa banlieue. L'idée n'est pas de réciter un lexique figé, mais de comprendre d'où viennent ces mots et pourquoi ils restent si identifiés à Paris et à sa proche banlieue.
Le verlan, une invention née dans les banlieues parisiennes
Le verlan consiste à inverser les syllabes d'un mot (le mot « verlan » lui-même vient de « l'envers »). S'il existait déjà sous des formes anciennes, c'est dans les banlieues parisiennes des années 1970-1980 qu'il prend sa forme moderne et devient un marqueur identitaire fort, porté notamment par la deuxième génération d'enfants d'immigrés qui grandissent entre deux cultures. Le mouvement explose ensuite dans les années 1990 grâce au rap français, qui en fait l'un des piliers de la culture urbaine.
Un des exemples les plus connus est « keuf », verlan de « flic » (en passant par la forme intermédiaire « keufli »), toujours très employé aujourd'hui pour désigner un policier, souvent avec une connotation de tension avec les forces de l'ordre. Autre mot devenu incontournable dans les quartiers, en particulier en région parisienne : « caillera », verlan de « racaille », qui désigne à l'origine un jeune de cité perçu comme délinquant, mais que certains ont fini par revendiquer eux-mêmes comme une étiquette de quartier plutôt que comme une insulte.
Des mots de verlan passés dans la culture populaire
« Laisse béton », qui veut dire « laisse tomber » (« béton » étant le verlan de « tomber »), est le titre d'une chanson de Renaud sortie en 1977, écrite après une soirée dans un cabaret parisien, qui raconte la mésaventure d'un jeune loubard dépouillé par une autre bande. Le tube, qui s'est vendu à plus de 250 000 exemplaires, a fait entrer le verlan dans la culture populaire française bien au-delà des quartiers où il était né.
Autre mot devenu banal à force d'avoir été popularisé : « ripou », verlan de « pourri », pour désigner un policier corrompu. Le terme vient du film « Les Ripoux » de Claude Zidi, sorti en 1984, inspiré des anecdotes d'un ancien policier sur des collègues corrompus qu'il avait connus. Le film, récompensé du César du meilleur film en 1985, a donné son nom à toute une expression aujourd'hui utilisée bien au-delà du cinéma.
Des noms de lieux et de stations détournés à la parisienne
Au-delà du verlan des mots, l'argot parisien a aussi longtemps aimé déformer les noms de lieux eux-mêmes, une pratique qui remonte à l'argot traditionnel des rues de Paris et qui s'entend encore dans certains quartiers anciens. On dit ainsi « Tlécha » pour Châtelet ou « Besbar » pour Barbès, deux stations de métro et RER emblématiques du centre de Paris, tordues selon le même principe d'inversion que le verlan.
Le périph et le 9-3 : une géographie qui a son vocabulaire
Le boulevard périphérique, ou « le périph », construit dans les années 1950 à l'emplacement de l'ancienne enceinte fortifiée de Paris, n'est pas qu'un axe de circulation : c'est aussi la frontière symbolique la plus citée quand on parle de la différence entre Paris intra-muros et sa banlieue, entre une ville plutôt aisée et des territoires populaires perçus comme mis à l'écart. « Être du mauvais côté du périph » ou, à l'inverse, être « intra-muros », reste une façon très courante de situer socialement quelqu'un dans la région parisienne.
Dans ce vocabulaire de la banlieue parisienne, les départements se disent souvent par leur numéro plutôt que par leur nom complet : la Seine-Saint-Denis devient ainsi « le 9-3 » ou « le neuf-trois », une manière plus rapide de le nommer qui est devenue, notamment dans le rap et la culture de quartier, une véritable marque de fierté et d'appartenance plutôt qu'une simple référence administrative.
Certaines cités de cette même banlieue sont devenues des points de repère du langage courant bien au-delà de leurs habitants : à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, le grand ensemble construit à partir de 1956 est ainsi surnommé « les 4000 » (en référence au nombre de logements) ou « la Cité bleue », des surnoms popularisés dès les années 1960 et toujours utilisés aujourd'hui pour parler de ce quartier emblématique de la banlieue parisienne.